PHILIPPE GUIONIE

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CRITIQUES

Série AFRICA-AMERICA

CHRISTIAN CAUJOLLE . [LIRE]
JEAN-CHRISTOPHE RUFIN . [LIRE]
ARMELLE CANITROT . [VOIR]

Série LE TIRAILLEUR & LES 3 FLEUVES

GASTON KELMAN . [LIRE]
BRIGITTE OLLIER . [VOIR]

Entretiens France Inter , 23, 27 & 28 Octobre 2008

[INFORMATION]

AFRICA-AMERICA par Christian Caujolle
Fondateur et directeur artistique de l'agence Vu (1986) puis de la galerie Vu (1998), Christian Caujolle est une personnalité incontournable de la photographie française et internationale. Ancien élève et collaborateur de Michel Foucault, Roland Barthes et Pierre Bourdieu, il est l'auteur de l'identité visuelle du quotidien Libération en tant que rédacteur en chef photo de 1981 à 1986. Directeur de collections et critique, il réalise les monographies de William Klein, Jacques Henri Lartigue, Sebastiao Salgado, Anders Petersen, Bernard Faucon, Cristina Garcia Rodero, Isabel Muñoz, Peter Beard, Christer Strömholm, Peter Beard et Raymond Depardon. Enseignant à l’Ecole Nationale Supérieure Louis Lumière depuis 2007, Christian Caujolle est aussi commissaire de nombreuses expositions internationales (PhotoEspaña 2001, Foto Biennale de Rotterdam 2000, Rencontres d'Arles 1997, Traverses, la collection photographique de Marin Karmitz aux Rencontres d'Arles 2010). Il a créé et dirige depuis 2008 Photo Phnom Penh, festival annuel au Cambodge.

Des cadrages nets, un noir et blanc pur, une thématique précisément délimitée, Philippe Guionie donne dans le classique, et il l’assume. Parfaitement, il faut bien le dire. Il est cependant plus troublant, alors que les références esthétiques nous installent dans une tradition bien établie – mais nous le verrons pratiquée avec subtilité – de la photographie documentaire, que les images soient pratiquement impossibles à dater alors qu’elles convoquent l’Histoire, avec un grand H, et qu’elles se penchent sur des destins individuels contemporains significatifs d’une histoire plus globale faite aussi de l’accumulation des destins individuels. C’est dans la tension entre ces temps, entre son intérêt pour des individus et tout ce que charrie le croisement de leur passé et de leur présent que se concentrent les enjeux d’une longue enquête visuelle, menée patiemment, avec précision et cette dose de modestie indispensable à l’aboutissement de tels travaux au long cours. Résumons. Ayant terminé une première étape de son exploration de l’Afrique en réalisant de la façon la plus digne qui soit les portraits des anciens combattants négligés – méprisés à force d’ignorance et de non considération – des anciennes colonies de l’AOF et de l’AEF, le professeur d’histoire que reste le photographe franchit l’Atlantique. Il va s’intéresser à une autre population, d’origine africaine, dont on ne parle pas, dont souvent on ne soupçonne même pas l’existence : les noirs d’Amérique du Sud. Ceux du Nord, communauté connue et reconnue après les luttes pour les Human Rights des années soixante ont donné lieu à de multiples approches photographiques. Ceux du Brésil et des Caraïbes, dont ne souligne jamais assez le racisme dont ils souffrent – y compris à Cuba – sont parfaitement identifiés et ont été largement photographiés, voire magnifiés, pour leur physique, leur pratique des danses et du sport, leur sens du rythme. Mais j’ignorais, ou je pensais qu’il ne pouvait s’agir que de situations anecdotiques, l’existence de communautés noires d’origine africaine au Venezuela, en Colombie, en Bolivie, au Pérou, au Chili ou en Equateur. On imagine mal, à vrai dire, des noirs sur l’altiplano et les clichés, une fois de plus, ont la vie dure, qui voudraient que ces pays colonisés par les espagnols soient exclusivement peuplés par les descendants des conquistadores et des indiens qui survécurent à la férocité des massacres.
Cette population, qui prend aujourd’hui une conscience d’elle-même de plus en plus claire, descendant des esclaves amenés là dans les cales des envahisseurs existe bel bien. On peut donc lire « Negro », peint comme une immense affirmation sur un mur de ladrillo quand une peinture naïve, sur une autre mur à la matière écaillée les destinations « Gambia, Liberia, Cameroon, Gabon, Congo, Angola » inscrivent les origines sur les côtes d’un visage dont l’oeil pourrait être bientôt frappé par la lance d’un guerrier, mi-grec, mi-africain, qui le vise depuis l’autre bord de l’océan, les pieds solidement fichés dans une terre où ils disparaissent. Les « afrodescendants » peuvent faire référence à une hypothétique capitale, une ville bien réelle, Africa, au Nord de l’Equateur.

Le voyage, puisqu’il s’agit autant d’un voyage que d’une quête et d’une enquête se déroule, dans sa restitution, par la combinaison d’images carrées et d’horizontales – en moyen format – qui permettent un dialogue entre portraits et paysages. C’est, certes, un tout peu plus compliqué que cela puisque les paysages, parfois, accueillent des personnages qui posent ou qui traversent l’espace et que les carrés jouent de plans plus ou moins larges pour enserrer – ou resserrer – plus ou moins de paysage ou de visage. C’est là que se joue l’essentiel, dans le choix d’une distance au photographié – espace ou personnage – qui doit atteindre cette mystérieuse justesse qui conservera à la fois une approche non maniériste, une respiration naturelle, une forme de respect dans l’égalité et une nécessaire rigueur qui ne perd jamais sa souplesse. Depuis ses précédents travaux, on a le sentiment que Philippe Guionie s’est autorisé davantage de liberté, quelques flous, quelques bougés qui évoquent le déplacement ou le mouvement des corps. Il y gagne en émotion et nous y gagnons en plaisir, même si la précision est toujours là, sereine mais indiscutable.
Beaucoup de travaux documentaires, parce qu’ils veulent verser dans le démonstratif, se contraignent à des répétitions formelles, généralement d’une redoutable efficacité, mais qui peuvent vite tourner à la sècheresse du propos. Ici, de façon parfaitement claire, et au risque de se priver de garde-fous plus rassurants, le photographe se laisse aller à nous faire partager ses sentiments. Aussi bien quand il aperçoit un chien noir esseulé dans le paysage que quand il saisit au vol la silhouette d’un bœuf soudain bougé alors que le cueilleur d’images file vers ailleurs, ou encore quand il rencontre – on sent qu’il s’agit de vraies rencontres – une vieille dame qui lui offre le grand éclat de rire de son visage ridé en écartant les bras ou une fillette qui pose, sérieuse, les mains sur les hanches, sans s’en laisser conter. La liberté avec laquelle ce travail s’inscrit dans les problématiques de la photographie documentaire renvoie le propos à ses enjeux profonds. Il s’agit à la fois de découvrir, de témoigner, de faire connaître, de sensibiliser. Une lutte contre l’ignorance et l’oubli, en somme, dans laquelle la photographie excelle parce qu’elle entretient au temps cette relation complexe qui est ici parfaitement à l’œuvre.
Même s’ils continuent bel et bien à exister, les personnages et les lieux que Philippe Guionie a saisis à un moment donné ne seront plus jamais, de façon définitive, tels qu’ils furent et ce qu’ils furent au moment où il a déclenché. De cette infime bribe de temps prélevée demeure pourtant une image, moins facilement altérable que d’autres, et qui ne peut exister que parce que la rencontre, physique, entre l’opérateur et ce qu’il installa dans son cadre a eu lieu. Cette image perdure, nous donne l’illusion qu’elle est éternelle, qu’elle est capable de lutter contre l’érosion du temps qui s’écoule au sablier. Mieux, ici, par la seule décision du photographe qui donne un sens à son ensemble en choisissant un territoire et une population singuliers, le carnet de voyage réfère à une histoire séculaire, une histoire tue, qui existe peut-être - sans doute – dans des récits oraux en écho à cette Afrique perdue et à la mémoire de l’esclavage. Et il lui donne une nouvelle existence, des visages et des espaces, il le reconstruit et nous entraine avec lui dans cette contrée qui n’existe pas véritablement mais à laquelle il donne une forme crédible.
Puisque cela s’inscrit dans une histoire de la photographie documentaire là où elle croise l’expérience du voyage, on peut que penser à un illustre prédécesseur, Pierre Verger. Ce français qui parcourut le monde, cet incomparable curieux des cultures des autres, arpenta également ces zones d’Amérique latine où il écrivit et photographia. Il donna beaucoup d’images des traditions culturelles indigènes mais on trouve chez lui quelques portraits de noirs dans cette région du monde. Il faut dire que sa passion pour tout ce qui touchait à l’Afrique et aux corps noirs était sans limite et que, s’il choisit le Brésil et Salvador de Bahia pour terminer ses jours, ce n’est en rien un hasard. Plus narratif que Philippe Guionie, parfois plus anecdotique aussi, il a cependant laissé des portraits, en noir et blanc et en format carré, que l’on se plaît, plus d’un demi-siècle plus tard, à détailler en regard de ceux saisis en ce début de vingt-et-unième siècle. On y trouve des angles comparables, une façon identique de laisser la lumière travailler sur les peaux, les matières, de conserver le décor estompé au second plan et, plus que tout, cette tendresse pour ce qui est photographié et qui illumine tout. Parce que, même s’ils sont tous deux curieux de culture et de différences, ni Philippe Guionie ni Pierre Verger ne se considèrent comme des ethnologues, qu’ils ne cherchent pas à pratiquer de façon « scientifique » la photographie, qu’il faut avant tout qu’elle les accompagne dans leur découverte du monde et leur permette, à sa juste place, d’exprimer simplement leur point de vue.
Celui de Philippe Guionie, s’il est d’une évidente empathie pour cette population noire d’Amérique latine, est davantage un questionnement sur l’existence, aujourd’hui, d’une véritable culture afrodescendante que celui d’une affirmation sur la collectivité. L’absence de portraits de groupe, la place accordée à l’individualité de la perception et à l’identité de chacun dit clairement que le photographe se situe dans une pratique du constat, de la découverte. C’est à ces populations qu’il appartient – et c’est ce qu’elles sont en partie en train de faire – de déterminer si la force de leur identité est telle qu’ils souhaitent, s’ils le peuvent, mettre en œuvre les processus de sa reconnaissance.
Même si une image du Che, comme égarée sur une vitre munie de barreaux derrière laquelle passent deux écolières en uniforme peut symboliser une alliance des revendications sociales et des aspirations identitaires, c’est sur une image brouillée, déjà nostalgique presque, que se clôt le parcours. Bord de mer, temps gris, une jetée en bois et ses lampadaires au rythme régulier, les flots qui battent souplement, apaisés. S’agit-il d’un embarcadère ou d’un débarcadère ? D’une vue directe ou d’un reflet dans un miroir brouillé ? Une image du temps, à n’en pas douter, éternellement renouvelée, immobile et sans fin.
LE TIRAILLEUR & LES 3 FLEUVES
par Gaston Kelman
Gaston Kelman est un écrivain franco-camerounais, né à Doula en 1953. Directeur de l’Observatoire urbain de la ville d’Evry pendant dix ans, il est l’auteur en 2003 du best-seller “ Je suis noir et je n’aime pas le manioc ” (Editions Max Milo) et publie en 2005, “Au-delà du Noir et du Blanc”.

C’était dans mon enfance…

Je me souviens de mon oncle, le mari de ma tante — pour une personne d’origine africaine, cette précision a du sens. C’était un ancien combattant de je ne sais quelle guerre française, certainement celle de 1939-1945. Il était ancien combattant, et je ne me souviens pas qu’il en tirât une quelconque gloire. Il n’en parlait presque jamais. Est-ce parce qu’en fait, comme le disait mon autre oncle, ses états de services étaient des plus rudimentaires, ou parce que les évènements qu’il avait vécus ne méritaient pas que l’on en gardât un souvenir du genre que l’on dit impérissable. Mon autre oncle — il n’était pas vraiment mon oncle mais venait du même village que ma mère, ce qui en faisait mon oncle — celui qui taquinait gentiment mon premier oncle, était si fier de son service qu’il défilait à chaque quatorze juillet à l’ambassade de France au Cameroun. Il défilait vêtu d’une espèce d’uniforme militaire avec képi. Bien que ce souvenir soit lointain, je puis affirmer que son uniforme n’était point dans le style banania — je suis certain qu’il n’avait pas de chéchia rouge -, mais plutôt du genre le vieux Nègre et la médaille.

Le vieux Nègre et la médaille, et des médailles, mes deux oncles — tous deux de braves oncles Martin, aimant les Tommies et ayant combattu les Teutons — en avaient, bien que je ne puisse affirmer qu’elles étaient authentiques ou de pacotille. Je déplorais que mon premier oncle, le mari de la sœur de ma mère, même-père-même-mère, n’allât point aux apéritifs de l’ambassadeur, car mon presque oncle de-même-village-que-ma-mère, revenait toujours les poches pleines de bonbons. Mais comme nous n’étions pas ses fils et pas vraiment ses neveux, nous n’assistions pas au festin. Aujourd’hui, j’aimerais tant savoir comment ils étaient traités, les anciens combattants noirs, de quatorze juillet en quatorze juillet, dans la représentation du pays pour lequel ils avaient versé leur sang, par les personnes ou les enfants des personnes qu’ils étaient partis libérer : comme des frères, des amis, des héros ou des mendiants ! Pure question de style car il n’était pas difficile de lire la réponse inscrite en mépris ou condescendance majuscules dans les ridicules cadeaux — bonbons, bouts de pain, boîtes de sardines, parfois un litron de ce gros rouge qui tache — qu’ils ramenaient de leur expédition. Mes oncles, malgré leur différence de tempérament et de comportement par rapport à cette partie de leur jeunesse, tous les deux avaient gardé une certaine rigidité et un certain autoritarisme tout militaires. Il leur arrivait aussi de nous traiter de sales négros ou de sacrés cons de Nègres, quand ils n’étaient pas contents, parce que nous les avions charriés en leur disant qu’ils avaient des têtes, non de combattants, mais de cons battus. Parfois l’exubérant semi-oncle nous narrait l’épopée de sa guerre, faite de bravoure et de beaucoup d’amour pour la France.

Dans un quartier assez chic, puisque c’était du côté de la zone résidentielle où seuls vivaient alors les Blancs — les choses ont évolué et l’on y trouve désormais des Noirs — il y avait un bâtiment de taille moyenne, un étage ou deux, dans une propriété assez bien entretenue. C’était écrit dessus, la Maison du combattant. Mais aucun de mes oncles — ni le vrai, réservé, ni le moins vrai, exubérant défileur des quatorze juillets d’antan — n’allait dans cette maison leur, du combattant. Devenu grand, je découvrirai que cette bâtisse était désormais un hôtel de passe. Telles sont les images de mon enfance que je garde des anciens combattants des guerres françaises.

C’est en France — comme c’est le cas pour beaucoup de problématiques africaines — que j’ai rencontré le débat sur les anciens combattants. Il convient de signaler toutefois, que le Cameroun a été moins en pointe sur la problématique de ces soldats, que ne l’a été le Sénégal. Il est donc possible que dans d’autres pays africains, le débat sur leur destin ait eu plus d’ampleur. Triste destin souvent.

Ce texte, je le voudrais exorcisme. Mais tout exorcisme implique d’accepter de prendre le bain dans le bourbier du passé. Je le voudrais exorcisme pour qu’il cadre avec l’exercice que Philippe Guionie nous propose : rendre leur humanité à ces hommes, loin des lointains flonflons de la victoire à laquelle ils ne furent pas conviés. Loin des basses-fosses du mépris dans lequel ils furent souvent tenus.

Et je repense avec tristesse à leurs pensions jamais payées parce que leur sang avait moins d’importance que celui de leurs compagnons blancs. Et je repense à leur enrôlement qui parfois ressemblait à une rafle pour les travaux forcés inscrits dans le code de l’indigénat. Et je pense à leur tonitruante absence au défilé de la Libération sur les Champs-Élysées, en ces temps où certes, le Noir n’était pas encore un homme, dont les pères de la négritude penseront qu’il le deviendrait justement à part entière grâce au sang versé pour la Libération de la mère patrie ou même pour ses conquêtes moins louables ; à leur absence incompréhensible aux commémorations du cinquantenaire de la Libération, malgré la panthéonisation de Félix Éboué, malgré leur humanité désormais incontestée.

Nous ne t’oublierons jamais Thiaroye éplorée. Ton nom pourtant si doux, claque comme l’ignominie suprême dont tu as été témoin. Tristes soldats noirs devenus soudain indignes de la France dont ils avaient défendu le drapeau et que l’on a rejetés sur les rives africaines ; coupables ensuite d’avoir revendiqué leur maigre dû ; massacrés sans sommation dans leur sommeil pour avoir sali l’honneur du général blanc ; emprisonnés enfin pour avoir survécu au carnage. Thiaroye que l’on ne trouve évidemment pas dans le dictionnaire à l’usage du Français moyen, ni dans les manuels scolaires français. Thiaroye dont je n’ai pas appris l’histoire dans mes livres scolaires africains, certainement parce que les livres d’histoire des écoliers africains sont financés par la coopération française… Thiaroye, terre à jamais empoisonnée par le sang des justes. Thiaroye, terre du fratricide perpétré par des frères d’armes. Combien furent fauchés en cette nuit du 1er décembre 1944 ? 40, 60, 100, qu’importe le nombre de morts pourvu qu’ils eussent procuré à leurs frères d’armes blancs — si méritants d’être nés du bon côté de la chromie -, l’ivresse des bacchanales de sang. Thiaroye.

Thiaroye. La France revisite aujourd’hui son histoire coloniale pour en extraire les aspects positifs. Ces aspects dits positifs, sont-ce les ponts, les écoles, les églises, les routes, les hôpitaux, ou même la civilisation apportée aux barbares ? Que nenni ! Ces aspects ne sauraient faire oublier que le principe colonial était porté par la bestialité la plus primitive, venue du fond des âges, où la loi du plus fort autorise à assujettir l’autre. Le tirailleur sénégalais, voilà le côté positif de la colonisation.

« La Grèce conquise, conquit son farouche vainqueur et emporta les arts dans le sauvage Latium » disait une citation latine de mon adolescence collégienne. Le tirailleur noir conquis, conquit son farouche vainqueur et apporta l’humanité et la fraternité dans les guerres barbares. Certains combattants furent enrôlés de force. Mais beaucoup répondirent tout simplement à l’appel d’un peuple blessé, oubliant leurs propres blessures causées justement par ce même peuple hier dominateur et aujourd’hui dominé ; à l’appel d’un peuple dont on avait occupé la terre, oubliant leur propre terre occupée par celui-là même qui les appelait au secours ; à l’appel d’un peuple humilié, oubliant l’humiliation qui était leur pain quotidien ; à l’appel d’un frère humain oubliant qu’on ne les considérait pas encore comme des hommes à part entière. Les côtés positifs de la colonisation ce sont ces hommes blancs qui, ayant mêlé leur sang à celui des Noirs dans les champs de bataille, comprendront l’inanité, l’inhumanité du colonialisme et du racisme et se battront pour la libération des peuples opprimés, comme jadis des femmes et des hommes se battirent pour l’abolition de la traite et de l’esclavage ; comme toujours la flamme humaine brûlera au milieu des ténèbres de la barbarie.

Voici venue « l’heure où se manifeste la nécessité d’ancrer l’immigration dans la mémoire collective et de lui rendre sa juste place dans la perspective d’une histoire commune et partagée ». C’est à cet exercice que nous convie Philippe Guionie. Maintenant, la jeunesse de France attend que nous soyons dignes de nos anciens combattants noirs ; dignes de notre devise ; pour cette Liberté qu’ils défendirent au prix de leur sang ; pour cette Égalité qu’ils espéraient ainsi conquérir ; afin que la Fraternité ne soit plus un vain mot. Qu’à l’image de leur sang rouge comme le nôtre, Congolais, Camerounais, Nigériens, Guinéens, Maliens, Sénégalais, ils cessent d’être d’anonymes et génériques tirailleurs sénégalais pour devenir anciens combattants d’une histoire commune et partagée.

« Je suis sûr, autant qu’on puisse l’être, qu’une revalorisation des anciens combattants d’Afrique, correctement expliquée et médiatisée, ferait plus pour empêcher les poussées de fièvre dans les banlieues, que dix bataillons de gendarmes mobiles1. » Et il sait de quoi il parle, ce descendant de tirailleur sénégalais dont l’injustice subie par les aïeuls, additionnée à son éternelle condition d’issu de l’immigration, de deuxième génération, bien qu’il soit né à Sarcelles, quand il ne demande qu’à être français, lui apparaît comme le prolongement de la honte noire qui poussa de Gaulle à débarrasser l’armée de ces hommes peu présentables, à la veille de la victoire, afin que ne défilassent sur les Champs, que les dignes fils de France. Un philosophe ne nous disait-il pas récemment que l’équipe de France de football jadis tricolore et aujourd’hui monochrome black-black-black, était la risée de la France dans toute l’Europe.

Philippe Guionie nous invite à regarder ces visages qu’il a humanisés, ces mains qui pour nous, pour l’humanité, avec d’autres mains, furent salvatrices, à lire ces noms — Chéché, Kouakou, Kaddour, Gilbert, Boubakar Joseph -, à les inscrire tous dans nos mémoires, à les mêler aux autres soldats, blancs, plus ou moins connus. Parce que tous font partie de notre mémoire. Ce furent des hommes, rien que des hommes, infiniment et indubitablement des hommes, épris de fraternité et de liberté. Ils ne furent pas des héros et aucune de nos — de leurs — revendications, n’est jamais allé dans ce sens. Au moment où ils disparaissent les uns après les autres et malgré l’injustice dont ils ont été victimes toute leur vie, pensons à eux avec tendresse en nous disant que ce visage est peut-être celui de l’homme dont la bravoure est chantée par notre père ou notre grand-père qu’il sauva d’une mort certaine, un soir de combat intense ; pour lequel notre père ou notre grand-père risqua sa vie.

Ils étaient des tirailleurs sénégalais comme on était poilu, pour un contrat à durée déterminé. Qu’ils deviennent des hommes pour l’éternité.
AFRICA-AMERICA par Jean-Christophe Rufin
Médecin, écrivain et diplomate, Jean-Christophe Rufin est élu à l'Académie française en 2008. Pionnier du mouvement humanitaire Médecins sans frontières dès les années 70, il multiplie les missions en Europe balkanique, en Afrique de l'Est et en Amérique latine au sein de plusieurs ONG dont il occupe des fonctions importantes (Action contre la faim, Croix-Rouge française, Première Urgence). Diplômé de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, il devient attaché culturel au Nordeste brésilien dans les années 90 puis ambassadeur de France au Sénégal et en Gambie de 2007 à 2010. Parallèlement, il poursuit une brillante carrière littéraire, ses romans d'aventures, historiques et politiques se nourrissant de ses expériences humanitaires et diplomatiques : L'Abyssin (prix Goncourt du premier roman 1997), Les Causes perdues (prix Interallié 1999), Rouge Brésil (Prix Goncourt 2001),…

Ne vous y trompez pas : ce livre ne vous propose pas un spectacle mais un combat. C’est ainsi, en tout cas, que l’auteur conçoit son art. Philippe Guionie n’est pas un photographe superficiel. Rien de moins « people » que ses sujets. Son objectif est une sorte d’instrument scientifique : il capte les surfaces mais c’est pour mieux analyser les profondeurs. Je l’ai connu à Dakar, à l’occasion d’un magnifique travail sur les tirailleurs dits sénégalais. J’ai pu apprécier sa méthode, toute en douceur, en lenteur, en tension. C’est à ce prix que l’on peut pénétrer dans le monde si particulier de ces Africains engagés jadis dans les armées françaises. Brusquez-les, ils se mettront au garde-à-vous ! Pour saisir un peu de leur vérité, comprendre leur souffrance, leurs doutes, il faut faire silence, vivre avec eux et attendre.
Philippe Guionie revient cette fois avec un travail encore plus inattendu que lui seul, sans doute, pouvait concevoir et accomplir. Car c’est un continent nouveau qu’il nous révèle, un monde inconnu à lui-même et qui découvre son identité depuis peu : l’univers des peuples noirs d’Amérique du Sud.
Les Brésiliens, direz-vous. Non, justement, il ne s’agit pas d’eux. Les populations noires afro-brésiliennes, malgré leurs souffrances, sont à des années-lumière des Noirs andins qui constituent le sujet de ce livre. Car les Brésiliens ont leur littérature, leur musique, leur statuaire et maintenant leurs ministres. Les Noirs andins n’ont rien de tout cela. Ils sont le degré zéro de la déréliction et de l’aliénation.
Premières victimes de la mondialisation, ils sont aussi les derniers auxquels elle a permis d’entrer en contact avec la conscience planétaire. Les populations noires des Andes ont été semées tout au long de la Cordillère depuis le XVIIème siècle, comme esclaves, bien entendu. Coupés de leur ancien continent, ils sont restés isolés dans le nouveau, séparés par des montagnes des forêts, des déserts. Eparpillés, blottis dans des hameaux misérables, ils ont traversé les temps tenus à l’écart par leurs maîtres blancs autant que par les Indiens dont ils partageaient la dure existence. Ces trois cents ans de solitude ont eu un mérite : ils ont préservé les caractères originels de ces peuples déracinés. Un si long exil aurait pu les diluer dans l’immensité sud-américaine, leur faire perdre toute spécificité. Or, au contraire, on est surpris, sur les photographies de Philippe Guionie, de les découvrir si obstinément africains… Ils ont gardé leur couleur de peau mais aussi leurs masques, leurs croyances, certains de leurs rites.
Cette population, jusqu’à une période récente, était invisible. A vrai dire, elle n’existait pas en tant que population, trop éparse, trop divisée, trop solitaire, trop pauvre surtout. De temps en temps, elle émergeait à travers des destins individuels. Certains, très rares, ont tenté d’effacer leurs différences en embrassant des carrières publiques. Mais leur singularité n’en apparaissait que plus. Il suffit de voir la figure pathétique, écrasée de mélancolie de ce vieil officier noir qui observe le tulle d’un rideau voler dans le vent, aussi transparente et fragile que son âme perdue d’Africain…

Mais l’exil est en train de prendre fin. Les Noirs andins, peu à peu prennent conscience d’eux-mêmes, revendiquent leurs droits. Cela passe, comme souvent, par l’esthétique. Découvrir que l’on est beau quand on vous a convaincu depuis si longtemps que l’on portait sur soi les stigmates de la damnation, la monstruosité du primitif, c’est une étape décisive. Voilà pourquoi l’œuvre de photographe que nous avons devant nous est, à proprement parler, révolutionnaire : elle participe de ce changement de regard qui est en train d’affranchir enfin ces anciens esclaves. Plusieurs de ces images vous procureront une réelle émotion esthétique. Cette jeune femme, debout dans l’eau, dans ce paysage de montagnes tropicales, fascine par son mystère et sa grave beauté. Cela signifie que le pari est réussi.
Ces Noirs du bout du monde n’ont pas pris part, dans les années soixante, au grand réveil de la négritude. Aucun d’entre eux n’était à la Sorbonne quand Alioune Diop réunit les Noirs d’Afrique, d’Europe et des Caraïbes. Il a fallu un demi-siècle de plus pour que commence leur marche vers la conscience de soi et leur présence active au monde. Ce livre est une des étapes de cette libération. Et certainement pas la dernière.